Petits contes coquins

Les amours de Charlot et Toinette

de Beaumarchais

Pièce dérobée à Versailles

1779

Une reine jeune et fringante,
Dont l'époux très auguste était mauvais fouteur,
Faisait de temps en temps, une femme très prudente,
Diversion à sa douleur,
En mettant à profit la petite industrie
D'un esprit las d'attendre et d'un con mal foutu.

Dans une douce rêverie,
Son joli petit corps ramassé, nu, tout nu,
Tantôt sur le duvet d'une molle bergère,
Avec un certain doigt, le portier de l'Amour,
Se délassait la nuit des contraintes du jour,
Et brûlait son encens pour le dieu de Cythère.

Tantôt mourant d'ennui au milieu d'un beau jour,
Elle se trémoussait toute seule en sa couche ;
Ses tétons palpitants, ses beaux yeux et sa bouche,
Doucement haletant, entrouverte à demi,
Semblait d'un fier fouteur inviter le défi.

Dans ses lubriques habitudes,
Antoinette aurait bien voulu
N'en pas demeurer aux préludes,
Et que Louis l'eût mieux foutue.

Mais à cela que peut-on dire ?
On sait bien que le pauvre Sire,
Trois ou quatre fois condamné
Par la salubre faculté,
Pour impuissance très complète,
Ne peut satisfaite Antoinette.

De ce malheur bien convaincu,
Attendu que son allumette
N'est pas plus grosse qu'un fétu,
Que toujours molle et toujours croche,
Il n'a de vit que dans la poche,
Qu'au lieu de foutre il est foutu
Comme feu le prélat d'Antioche.

D'Artois sentant un jour la grâce triomphante,
Du foutre et du désir la grâce renaissante,
Vint aux pieds de la Reine espérer et trembler ;
Il perd souvent la voix en voulant lui parler,
Presse ses belles mains d'une main caressante,
Laisse parfois briller sa flamme impatiente,
Il montre un peu de trouble, il en donne à son tour ;
Plaire à Toinette enfin fur l'affaire d'un jour ;
Les princes et les rois vont très vite en amour.

Dans une belle alcôve artistement dorée,
Qui n'était point obscure et point trop éclairée,
Sur un sopha mollet, de velours revêtu,
De l'auguste beauté les charmes sont reçus.
Le prince présente son vit à la déesse :
Moment délicieux de foutre et de tendresse !

Le cœur lui bat, l'amour et la pudeur
Peignent cette beauté d'une aimable rougeur ;
Mais la pudeur se passe, et l'amour seul demeure ;
La reine se défend faiblement, elle pleure.

Les yeux du fier d'Artois éblouis, enchantés,
Animés d'un beau feu, parcourent ces beautés.
Ah ! Qui n'en serait pas en effet idolâtre.
Sous un cou bien tourné, qui fait honte à l'albâtre,
Sont deux jolis tétons, séparés, faits au tour,
Palpitant doucement, arrondis par l'amour.

Sur chacun d'eux s'élève une petite rose.
Téton, téton charmant, qui jamais ne repose,
Vous semblez inviter la main à vous presser,
L'œil à vous contempler, la bouche à vous baiser.
Antoinette est divine et tout est charme en elle ;
La douce volupté dont elle prend sa part,
Semble encore lui donner une grâce nouvelle,
Le plaisir l'embellit, l'amour est un grand fard.

D'Artois la saisit par cœur et partout il la baise,
Son membre est un tison, son cœur une fournaise ;
Il baise ses beaux bras, son joli petit con,
Et tantôt une fesse et tantôt un téton,
Il claque doucement sa fesse rebondie,
Cuisse, ventre, nombril, le centre de tout bien ;
Le prince baise tout dans sa douce folie ;
Et sans s'apercevoir qu'il a l'air d'un vaurien,
Tout transporté qu'il est dans son ardeur extrême,
Il veut tirer tout droit au but de l'amitié.

Antoinette feignant d'éviter ce qu'elle aime,
Crainte de surprise, ne se prête qu'à moitié.
D'Artois saisit l'instant, et Toinette vaincue
Sent enfin qu'il est doux d'être aussi bien foutue.
Pendant que tendrement l'amour les entrelace,
Que Charles la serrant, lui fait demander grâce,
Antoinette palpite, et déjà dans ses yeux
Se peignent les plaisirs des dieux.

Ils touchent au bonheur ; mais le sort est un traître :
On entend la sonnette... un page vigilant
Trop pressé d'obéir, les dérange en entrant...
Ouvrir et se montrer... tout voir et disparaître,
Fut l'affaire d'un seul instant.

Stupéfié de sa disgrâce,
D'Artois avait quitté la place,
La belle gémissait,
Baissait les yeux, rougissait,
Sans proférer une parole ;
Par un nouveau baiser le prince la console,
« Oubliez, chère reine, oubliez ce malheur,
Si cet importun trop alerte
A retardé notre bonheur
Souvent l'infortune soufferte
Donne au plaisir plus de vigueur.
Sus, dit le beau d'Artois, réparons cette perte. »

Chemin faisant, il essayait
Une plus grande chance,
A quoi la reine s'opposait
Avec un air de résistance,
Qui rendaient plus piquants leurs amoureux transports,
Et n'étalait que mieux tous ses petits trésors.

Tant et tant, cher lecteur, nos amants se foutirent,
Que les coups de cul les trahirent.
Une seconde fois monte encore Sieur Gervais :
« Que veut Sa Majesté ? » - « Oh parbleu ! C'est exprès »,
Dit d'Artois en colère,
« Je n'entends rien à ce mystère,
Voilà de cruels surveillants
A tous moments, que veulent donc ces gens ? »

La reine n'entend plus... Enfin de leur méprise
A peine leur âme est remise,
Qu'ils fouillent avec un grand soin,
Jusques au plus petit recoin,
Pour découvrir la cause
D'un si perfide événement ;
Mais ils ne trouvent rien, l'amour pleure sa pause,
La reine se désole, elle pousse des sanglots,
Puis se laisse tomber comme une lourde masse
Sur une pile de
carreaux,
Muets témoins de sa disgrâce.

Le charme cesse alors, et son joli corps casse
L'obstacle de leurs feux... C'est le maudit ruban
De la sonnette, dont le gland,
Source maudite, empoisonnée,
Des accidents de la journée,
Entre deux coussins était pris...

A chaque élan de leur tendresse
Des douceurs qu'on goûte à Cypris
Un grand coup de sonnette ébruitait l'ivresse.
Ah ! que de ribauds seraient pris,
Si dans l'accès de leurs goguettes,
Ils rencontraient ainsi des cordons de sonnettes.

Nos amants rassurés fêtent encore l'amour
Deux ou trois bonnes fois, avant la fin du jour,
Et plongés tous deux dans le sein des délices,
Ils semblent savourer leurs précieux prémisses.

Chaque jour plus heureux, devenant plus ardents,
Ils offrent à Vénus leurs feux toujours fidèles ;
Ils se foutent souvent ; et l'amour et le temps,
Pour ces heureux amants, semblent n'avoir plus d'ailes.

Quant à moi, si l'on m'asservit
A jouir de grands biens, sans rire, foutre, et plaire,
Afin de me sauver d'une telle misère,
J'aime mieux me couper le vit.

Quand on nous parle de vertu,
C'est souvent par envie ;
Car enfin, serions-nous en vie,
Si nos pères n'eussent foutu ?

Carreaux : coussins